Consigne : Ecrire une interview.
Qu’est-ce qu’écrire pour vous ?
Ecrire pour moi c’est réaliser tous mes fantasmes. Sexuels. Le matin je me lève tôt. Je prends mon café seul, je me lave, me parfume, m’habille, j’ouvre ma fenêtre et j’attends qu’elles passent.
Qui ?
Les femmes. J’habite au deuxième étage dans une rue très passante. Dès que le soleil se lève, quel que soit le jour de la semaine, je sais qu’elles vont sortir de chez elles. Belles, fraiches, chaudes, avec une robe, un tailleur, des talons haut, des bottines en cuir, des collants en nylon ou leurs bas de soie. Je les observe courir sur le trottoir, le visage préoccupé ou plein d’espoir, plein d’inquiétude ou déterminé, le cœur gonflé d’envie ou de souffrance. Je me nourris d’elles pendant plus d’une heure chaque matin et puis je m’assoie à mon bureau. J’ai un de ces vieux bureaux de ministre acheté aux puces, vous voyez. J’ouvre mon cahier à spirales et je les couche sur les pages quadrillées. Je prends le temps qu’il faut pour les décrire, raconter comment elles ont passé la nuit, dans quelle tenue à dentelles elles se sont couchées, avec quel dessein et avec qui. Je les dessine avec mes mots, les caresse délicatement, je sens leur peau glisser sous mes mains épaisses et leur désir monter lentement. En noir sur blanc je filme leur corps furtif, je soulève leur déshabillé fragile et embrasse à pleine bouche leur corps chaud aux effluves humides.
Diriez-vous, alors, qu’écrire c’est libérer votre érotisme ?
Non, pas du tout. Ecrire pour moi c’est parler sans être interrompu. Je suis un petit-fils de Marcel Proust ; lorsque je commence une phrase, un paragraphe, un chapitre, je ne souhaite qu’une chose, c’est, grâce à ma conscience libérée, sans toutefois laisser mon égo prendre le dessus sur mes idées, développer une sensation, montrer une émotion et partager avec mes lecteurs ma recherche infinie d’une vérité philosophique universelle, c’est-à-dire à la fois perceptible par le plus grand nombre, intemporelle et détachée de toutes références géographiques, suspendue entre les deux pans de la couverture du livre qu’ils tiennent en main, qui saurait, par sa seule puissance, jaillir au-delà des pages et vivre en totale autonomie, parcourir le monde, l’influencer et le guérir de ses maux.
Ha bon, des mots pour des maux alors ?
Absolument pas. Ecrire pour moi c’est prolonger l’enfance. Ouvrir un cahier c’est ouvrir une salle de jeux. C’est vider une boite de petits cubes qui s’emboitent et former un nouveau jouet grand, beau, solide avec lequel d’autres peuvent jouer à leur tour, et qui leur inspire des histoires, des destins improbables dans des mondes vierges. C’est dessiner en débordant d’imagination, colorier avec plus de crayons de couleur qu’on ne pourra jamais en fabriquer, faire vivre plus de personnages qu’on ne saurait en rencontrer dans une seule vie. Et en faire mourir aussi.
C’est très mégalo comme motivation, non ?
Absolument. Connaissez-vous ce livre d’Italo Calvino : Si par une nuit d’hivers un voyageur ?
Non, mais je vais m’empresser de le lire après cette interview ?
C’est un livre dans lequel les personnages, l’écrivain et le lecteur participent à l’œuvre.
Pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie ?
Et bien l’auteur parle aux personnages. Il montre au lecteur que c’est lui le maitre du jeu. Et qu’il peut à tout moment agir sur les personnages, l’intrigue et même le lecteur.
Par exemple ?
A l’instant, par exemple, il peut décider que vous mourrez d’un arrêt cardiaque. Là : vous tomber, foudroyé par une rupture d’anévrisme, un callot de sang bouche votre aorte ou une valve de votre cœur refuse de s’ouvrir.
Vraiment ? Mais ça serait un meurtre ?
C’est idiot comme remarque. Vous n’existez que sur ces deux pages. C’est-à-dire à la fois pour toujours et jamais. Vous n’êtes qu’une police de caractères en gras et en italique.
Vous avez raison.
Et c’est à mourir de rire : la police va vous tuer.
Comment ça ?
Vous commencez à disparaître. J’écris que vous mourez et vous mourez.
Le journaliste aux questions insupportables pour l’écrivain roi n’aura pas survécu à l’intrigue contrainte par le temps.
Révélation : les choses sont désormais claires, l’interviewé est aussi l’auteur ! C’est une découverte capitale pour l’intrigue. A première vue, il n’y a donc plus de personnage, ne reste qu’une personne. En êtes-vous sûr ? L’écrivain se serait totalement livré à son public ? Tout ce qui précède devrait être pris à la lettre ? Ou est-ce que le rédacteur joue avec nos nerfs ? Joue-t-il un personnage en nous faisant croire que c’est lui ? Ne joue-t-il pas tout court ?
« Tout ceci n’est qu’une farce je vous le dis ! »
Mais… qui parle à présent ?
« Mais je te conseille d’apprécier la valeur de ces lignes sous peine d’être également supprimé par les doigts fertiles qu’un cerveau despote et fou commande pour ton plaisir. »
Ne vous retournez pas, tout ceci vient de passer de cette feuille à votre matière grise et va encore rester quelques minutes dans votre mémoire immédiate.