
                                                                                   {"id":1680,"date":"2019-02-02T12:35:49","date_gmt":"2019-02-02T11:35:49","guid":{"rendered":"https:\/\/jmboucher.fr\/accueil\/?p=1680?screen=Textes"},"modified":"2019-02-02T12:35:51","modified_gmt":"2019-02-02T11:35:51","slug":"pourquoi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jmboucher.fr\/accueil\/2019\/02\/02\/pourquoi\/?screen=Textes","title":{"rendered":"Pourquoi ?"},"content":{"rendered":"<h3>Texte \u00e9crit lors de mon atelier d&rsquo;\u00e9criture.<\/h3>\n<p><em><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-1681 alignleft\" src=\"https:\/\/jmboucher.fr\/accueil\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/pourquoi-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"159\" height=\"159\" srcset=\"https:\/\/jmboucher.fr\/accueil\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/pourquoi-300x300.jpg 300w, https:\/\/jmboucher.fr\/accueil\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/pourquoi-150x150.jpg 150w, https:\/\/jmboucher.fr\/accueil\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/pourquoi.jpg 310w\" sizes=\"(max-width: 159px) 100vw, 159px\" \/>Consigne : Ecrire une interview.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><strong><em>Qu\u2019est-ce qu\u2019\u00e9crire pour vous\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Ecrire pour moi c\u2019est r\u00e9aliser tous mes fantasmes. Sexuels. Le matin je me l\u00e8ve t\u00f4t. Je prends mon caf\u00e9 seul, je me lave, me parfume, m\u2019habille, j\u2019ouvre ma fen\u00eatre et j\u2019attends qu\u2019elles passent.<\/p>\n<p><strong><em>Qui\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Les femmes. J\u2019habite au deuxi\u00e8me \u00e9tage dans une rue tr\u00e8s passante. D\u00e8s que le soleil se l\u00e8ve, quel que soit le jour de la semaine, je sais qu\u2019elles vont sortir de chez elles. Belles, fraiches, chaudes, avec une robe, un tailleur, des talons haut, des bottines en cuir, des collants en nylon ou leurs bas de soie. Je les observe courir sur le trottoir, le visage pr\u00e9occup\u00e9 ou plein d\u2019espoir, plein d\u2019inqui\u00e9tude ou d\u00e9termin\u00e9, le c\u0153ur gonfl\u00e9 d\u2019envie ou de souffrance. Je me nourris d\u2019elles pendant plus d\u2019une heure chaque matin et puis je m\u2019assoie \u00e0 mon bureau. J\u2019ai un de ces vieux bureaux de ministre achet\u00e9 aux puces, vous voyez. J\u2019ouvre mon cahier \u00e0 spirales et je les couche sur les pages quadrill\u00e9es. Je prends le temps qu\u2019il faut pour les d\u00e9crire, raconter comment elles ont pass\u00e9 la nuit, dans quelle tenue \u00e0 dentelles elles se sont couch\u00e9es, avec quel dessein et avec qui. Je les dessine avec mes mots, les caresse d\u00e9licatement, je sens leur peau glisser sous mes mains \u00e9paisses et leur d\u00e9sir monter lentement. En noir sur blanc je filme leur corps furtif, je soul\u00e8ve leur d\u00e9shabill\u00e9 fragile et embrasse \u00e0 pleine bouche leur corps chaud aux effluves humides.<\/p>\n<p><strong><em>Diriez-vous, alors, qu\u2019\u00e9crire c\u2019est lib\u00e9rer votre \u00e9rotisme ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Non, pas du tout. Ecrire pour moi c\u2019est parler sans \u00eatre interrompu. Je suis un petit-fils de Marcel Proust\u00a0; lorsque je commence une phrase, un paragraphe, un chapitre, je ne souhaite qu\u2019une chose, c\u2019est, gr\u00e2ce \u00e0 ma conscience lib\u00e9r\u00e9e, sans toutefois laisser mon \u00e9go prendre le dessus sur mes id\u00e9es, d\u00e9velopper une sensation, montrer une \u00e9motion et partager avec mes lecteurs ma recherche infinie d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 philosophique universelle, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la fois perceptible par le plus grand nombre, intemporelle et d\u00e9tach\u00e9e de toutes r\u00e9f\u00e9rences g\u00e9ographiques, suspendue entre les deux pans de la couverture du livre qu\u2019ils tiennent en main, qui saurait, par sa seule puissance, jaillir au-del\u00e0 des pages et vivre en totale autonomie, parcourir le monde, l\u2019influencer et le gu\u00e9rir de ses maux.<\/p>\n<p><strong><em>Ha bon, des mots pour des maux alors\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Absolument pas. Ecrire pour moi c\u2019est prolonger l\u2019enfance. Ouvrir un cahier c\u2019est ouvrir une salle de jeux. C\u2019est vider une boite de petits cubes qui s\u2019emboitent et former un nouveau jouet grand, beau, solide avec lequel d\u2019autres peuvent jouer \u00e0 leur tour, et qui leur inspire des histoires, des destins improbables dans des mondes vierges. C\u2019est dessiner en d\u00e9bordant d\u2019imagination, colorier avec plus de crayons de couleur qu\u2019on ne pourra jamais en fabriquer, faire vivre plus de personnages qu\u2019on ne saurait en rencontrer dans une seule vie. Et en faire mourir aussi.<\/p>\n<p><strong><em>C\u2019est tr\u00e8s m\u00e9galo comme motivation, non\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Absolument. Connaissez-vous ce livre d\u2019Italo Calvino\u00a0: <u>Si par une nuit d\u2019hivers un voyageur<\/u>\u00a0?<\/p>\n<p><strong><em>Non, mais je vais m\u2019empresser de le lire apr\u00e8s cette interview\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est un livre dans lequel les personnages, l\u2019\u00e9crivain et le lecteur participent \u00e0 l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<p><strong><em>Pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Et bien l\u2019auteur parle aux personnages. Il montre au lecteur que c\u2019est lui le maitre du jeu. Et qu\u2019il peut \u00e0 tout moment agir sur les personnages, l\u2019intrigue et m\u00eame le lecteur.<\/p>\n<p><strong><em>Par exemple\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>A l\u2019instant, par exemple, il peut d\u00e9cider que vous mourrez d\u2019un arr\u00eat cardiaque. L\u00e0\u00a0: vous tomber, foudroy\u00e9 par une rupture d\u2019an\u00e9vrisme, un callot de sang bouche votre aorte ou une valve de votre c\u0153ur refuse de s\u2019ouvrir.<\/p>\n<p><strong><em>Vraiment\u00a0? Mais \u00e7a serait un meurtre\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est idiot comme remarque. Vous n\u2019existez que sur ces deux pages. C\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la fois pour toujours et jamais. Vous n\u2019\u00eates qu\u2019une police de caract\u00e8res en gras et en italique.<\/p>\n<p><strong><em>Vous avez raison.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Et c\u2019est \u00e0 mourir de rire\u00a0: la police va vous tuer.<\/p>\n<p>Comment \u00e7a\u00a0?<\/p>\n<p>Vous commencez \u00e0 dispara\u00eetre. J\u2019\u00e9cris que vous mourez et vous mourez.<\/p>\n<p>Le journaliste aux questions insupportables pour l\u2019\u00e9crivain roi n\u2019aura pas surv\u00e9cu \u00e0 l\u2019intrigue contrainte par le temps.<\/p>\n<p>R\u00e9v\u00e9lation\u00a0: les choses sont d\u00e9sormais claires, l\u2019interview\u00e9 est aussi l\u2019auteur\u00a0! C\u2019est une d\u00e9couverte capitale pour l\u2019intrigue. A premi\u00e8re vue, il n\u2019y a donc plus de personnage, ne reste qu\u2019une personne. En \u00eates-vous s\u00fbr\u00a0? L\u2019\u00e9crivain se serait totalement livr\u00e9 \u00e0 son public\u00a0? Tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de devrait \u00eatre pris \u00e0 la lettre\u00a0? Ou est-ce que le r\u00e9dacteur joue avec nos nerfs\u00a0? Joue-t-il un personnage en nous faisant croire que c\u2019est lui\u00a0? Ne joue-t-il pas tout court\u00a0?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tout ceci n\u2019est qu\u2019une farce je vous le dis\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais\u2026 qui parle \u00e0 pr\u00e9sent\u00a0?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mais je te conseille d\u2019appr\u00e9cier la valeur de ces lignes sous peine d\u2019\u00eatre \u00e9galement supprim\u00e9 par les doigts fertiles qu\u2019un cerveau despote et fou commande pour ton plaisir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ne vous retournez pas, tout ceci vient de passer de cette feuille \u00e0 votre mati\u00e8re grise et va encore rester quelques minutes dans votre m\u00e9moire imm\u00e9diate.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte \u00e9crit lors de mon atelier d&#039;\u00e9criture.<br \/>\nConsigne : Ecrire une interview.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qu\u2019\u00e9crire pour vous\u00a0?<\/p>\n<p>Ecrire pour moi c\u2019est r\u00e9aliser tous mes fantasmes. Sexuels. Le matin je me l\u00e8ve t\u00f4t. Je prends mon caf\u00e9 seul, je me lave, me parfume, m\u2019habille, j\u2019ouvre ma fen\u00eatre et j\u2019attends qu\u2019elles passent.<\/p>\n<p>Qui\u00a0?<\/p>\n<p>Les femmes. J\u2019habite au deuxi\u00e8me \u00e9tage dans une rue tr\u00e8s passante. D\u00e8s que le soleil se l\u00e8ve, quel que soit le jour de la semaine, je sais qu\u2019elles vont sortir de chez elles. Belles, fraiches, chaudes, avec une robe, un tailleur, des talons haut, des bottines en cuir, des collants en nylon ou leurs bas de soie. Je les observe courir sur le trottoir, le visage pr\u00e9occup\u00e9 ou plein d\u2019espoir, plein d\u2019inqui\u00e9tude ou d\u00e9termin\u00e9, le c\u0153ur gonfl\u00e9 d\u2019envie ou de souffrance. Je me nourris d\u2019elles pendant plus d\u2019une heure chaque matin et puis je m\u2019assoie \u00e0 mon bureau. J\u2019ai un de ces vieux bureaux de ministre achet\u00e9 aux puces, vous voyez. J\u2019ouvre mon cahier \u00e0 spirales et je les couche sur les pages quadrill\u00e9es. Je prends le temps qu\u2019il faut pour les d\u00e9crire, raconter comment elles ont pass\u00e9 la nuit, dans quelle tenue \u00e0 dentelles elles se sont couch\u00e9es, avec quel dessein et avec qui. Je les dessine avec mes mots, les caresse d\u00e9licatement, je sens leur peau glisser sous mes mains \u00e9paisses et leur d\u00e9sir monter lentement. En noir sur blanc je filme leur corps furtif, je soul\u00e8ve leur d\u00e9shabill\u00e9 fragile et embrasse \u00e0 pleine bouche leur corps chaud aux effluves humides.<\/p>\n<p>Diriez-vous, alors, qu\u2019\u00e9crire c\u2019est lib\u00e9rer votre \u00e9rotisme ?<\/p>\n<p>Non, pas du tout. Ecrire pour moi c\u2019est parler sans \u00eatre interrompu. Je suis un petit-fils de Marcel Proust\u00a0; lorsque je commence une phrase, un paragraphe, un chapitre, je ne souhaite qu\u2019une chose, c\u2019est, gr\u00e2ce \u00e0 ma conscience lib\u00e9r\u00e9e, sans toutefois laisser mon \u00e9go prendre le dessus sur mes id\u00e9es, d\u00e9velopper une sensation, montrer une \u00e9motion et partager avec mes lecteurs ma recherche infinie d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 philosophique universelle, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la fois perceptible par le plus grand nombre, intemporelle et d\u00e9tach\u00e9e de toutes r\u00e9f\u00e9rences g\u00e9ographiques, suspendue entre les deux pans de la couverture du livre qu\u2019ils tiennent en main, qui saurait, par sa seule puissance, jaillir au-del\u00e0 des pages et vivre en totale autonomie, parcourir le monde, l\u2019influencer et le gu\u00e9rir de ses maux.<\/p>\n<p>Ha bon, des mots pour des maux alors\u00a0?<\/p>\n<p>Absolument pas. Ecrire pour moi c\u2019est prolonger l\u2019enfance. Ouvrir un cahier c\u2019est ouvrir une salle de jeux. C\u2019est vider une boite de petits cubes qui s\u2019emboitent et former un nouveau jouet grand, beau, solide avec lequel d\u2019autres peuvent jouer \u00e0 leur tour, et qui leur inspire des histoires, des destins improbables dans des mondes vierges. C\u2019est dessiner en d\u00e9bordant d\u2019imagination, colorier avec plus de crayons de couleur qu\u2019on ne pourra jamais en fabriquer, faire vivre plus de personnages qu\u2019on ne saurait en rencontrer dans une seule vie. Et en faire mourir aussi.<\/p>\n<p>C\u2019est tr\u00e8s m\u00e9galo comme motivation, non\u00a0?<\/p>\n<p>Absolument. Connaissez-vous ce livre d\u2019Italo Calvino\u00a0: Si par une nuit d\u2019hivers un voyageur\u00a0?<\/p>\n<p>Non, mais je vais m\u2019empresser de le lire apr\u00e8s cette interview\u00a0?<\/p>\n<p>C\u2019est un livre dans lequel les personnages, l\u2019\u00e9crivain et le lecteur participent \u00e0 l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<p>Pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie\u00a0?<\/p>\n<p>Et bien l\u2019auteur parle aux personnages. Il montre au lecteur que c\u2019est lui le maitre du jeu. Et qu\u2019il peut \u00e0 tout moment agir sur les personnages, l\u2019intrigue et m\u00eame le lecteur.<\/p>\n<p>Par exemple\u00a0?<\/p>\n<p>A l\u2019instant, par exemple, il peut d\u00e9cider que vous mourrez d\u2019un arr\u00eat cardiaque. L\u00e0\u00a0: vous tomber, foudroy\u00e9 par une rupture d\u2019an\u00e9vrisme, un callot de sang bouche votre aorte ou une valve de votre c\u0153ur refuse de s\u2019ouvrir.<\/p>\n<p>Vraiment\u00a0? Mais \u00e7a serait un meurtre\u00a0?<\/p>\n<p>C\u2019est idiot comme remarque. Vous n\u2019existez que sur ces deux pages. C\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la fois pour toujours et jamais. Vous n\u2019\u00eates qu\u2019une police de caract\u00e8res en gras et en italique.<\/p>\n<p>Vous avez raison.<\/p>\n<p>Et c\u2019est \u00e0 mourir de rire\u00a0: la police va vous tuer.<\/p>\n<p>Comment \u00e7a\u00a0?<\/p>\n<p>Vous commencez \u00e0 dispara\u00eetre. J\u2019\u00e9cris que vous mourez et vous mourez.<\/p>\n<p>Le journaliste aux questions insupportables pour l\u2019\u00e9crivain roi n\u2019aura pas surv\u00e9cu \u00e0 l\u2019intrigue contrainte par le temps.<\/p>\n<p>R\u00e9v\u00e9lation\u00a0: les choses sont d\u00e9sormais claires, l\u2019interview\u00e9 est aussi l\u2019auteur\u00a0! C\u2019est une d\u00e9couverte capitale pour l\u2019intrigue. A premi\u00e8re vue, il n\u2019y a donc plus de personnage, ne reste qu\u2019une personne. En \u00eates-vous s\u00fbr\u00a0? L\u2019\u00e9crivain se serait totalement livr\u00e9 \u00e0 son public\u00a0? Tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de devrait \u00eatre pris \u00e0 la lettre\u00a0? Ou est-ce que le r\u00e9dacteur joue avec nos nerfs\u00a0? Joue-t-il un personnage en nous faisant croire que c\u2019est lui\u00a0? 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